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Daniel Bensaïd, un homme libre et déterminé

par BIDADANURE Nestor

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Cet intellectuel et militant de la gauche radicale, professeur de philosophie à Paris-VIII, nous a quittés. Mais son exemple demeure.

Importante figure de la gauche radicale et un des principaux dirigeants du mouvement de Mai 68, Daniel Bensaïd est décédé à l’âge de 62 ans, le 12 janvier 2010, à la suite d’une longue maladie. Cet intellectuel révolutionnaire et humaniste aura, à sa façon, marqué son temps. Il n’a cessé de dénoncer l’appauvrissement actuel du politique de plus en plus réduit au simple jeu électoraliste. Il attribuait cette évolution aux dérives populistes relayées par les médias qui assimilent l’action politique collective à la seule figure du chef.
Il recommandait aux militants l’humilité et la lucidité, antidotes à l’illusion qui consiste à se croire intelligent tout seul dans son coin alors que l’on pense et grandit avec les autres, dans l’échange. Notre conscience, disait-il, est en grande partie le produit des pratiques collectives et non uniquement une conquête individuelle. Il insistait sur le fait qu’adhérer à un parti politique devait signifier militer d’abord avant d’aller voter. Il y avait, selon lui, une éthique militante dont l’exigence première était la primauté des convictions politiques sur toute autre considération.
À ceux qui lui demandaient si ses activités d’intellectuel, d’écrivain et de professeur d’Université ne souffraient pas de ses positions militantes, il rappelait que l’engagement politique de Jean Jaurès, d’Antonio Gramsci, Marcel Mauss… ne les avait pas empêchés d’être des penseurs prolifiques incontestés. Pour échapper aux risques de l’assujettissement de la pensée autonome aux impératifs politiques, maintes fois observés dans l’Histoire, Daniel Bensaïd suggérait de toujours séparer le temps des activités militantes de celui de la réflexion théorique. Internationaliste, il assumait le soutien que son organisation, la Ligue communiste révolutionnaire (trotskiste, devenue le Nouveau parti anticapitaliste il y a un an), dont il fut l’un des théoriciens, a historiquement apporté aux luttes anticolonialistes et anti-impérialistes, malgré les désillusions. Aux critiques des intellectuels soutenant l’État d’Israël qui lui reprochaient ses positions en faveur de l’autodétermination du peuple palestinien, il répondait qu’il était injuste et simpliste d’assimiler la critique du sionisme à l’antisémitisme.
Il était de ceux qui pensent que seule l’existence d’espaces de dialogue sincère, de réflexion et de critique de la société peut préserver les États des dérives totalitaires. Concernant la possibilité du socialisme du XXIe siècle, Daniel Bensaïd croyait toujours, à l’instar de son collègue Alain Badiou, à l’hypothèse communiste comme solution à la crise du néolibéralisme, tout en reconnaissant que bien des concepts révolutionnaires avaient été marqués négativement par les dérives répressives de certains pouvoirs qui s’en sont réclamés au XXe siècle. Il voyait dans l’expérience du mouvement zapatiste au Mexique et le slogan altermondialiste « Un autre monde est possible » une tentative de sortir les luttes sociales de l’emprise bureaucratique. Mais il faisait remarquer que le visage de cet « autre monde » n’était qu’au stade de balbutiement.
Dans son livre Les Dépossédés (La Fabrique, 2007), il montre que les questions de notre temps sur les limites de ce qui est privatisable ne datent pas d’aujourd’hui, que la destruction en Europe du droit privé des pauvres dans les villages et des formes de solidarité coutumières au cours de la première moitié du XIXe siècle a été brutale, comme le sont aujourd’hui la privatisation du vivant et des connaissances, et la destruction de la Sécurité sociale conquise de haute lutte au cours du XXe siècle. Humble, digne et déterminé : tel fut Daniel Bensaïd. Il laisse un bel exemple de l’exercice de la liberté humaine et cela ne meurt pas.

Source originale

Afrique-Asie, n°51, février 2010. URL : http://www.afrique-asie.fr/

Diffusion Web

Haïti Liberté, vol. 3, n° 31, du 17 au 23 Février 2010, p. 16. URL : http://www.haiti-liberte.com/archiv…

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